Arts plastiques

PUBLIÉ LE 3.12.2015

« Je est Alex »

Par Horya Makhlouf

« Nous connaissons-nous jamais nous-mêmes ?  » Voilà la question que pose une dame venue participer, comme Alex, au cours de love coaching présenté dans l’exposition de Pauline Bastard. « Bah oui » répond une autre, haussant les épaules autant que les sourcils, comme étonnée par la banalité – si ce n’est la naïveté – de la question. À ceux qui auraient répondu pareil, ni  Alex, ni Pauline Bastard, ni même peut-être le Collège des Bernardins ne peut rien apporter. Aux autres, est lancée cette invitation à (re)découvrir le monde à travers les yeux d’Alex, ce personnage inventé de toutes pièces par l’artiste, sans histoire ni passé, presque un fantôme soudainement incorporé dans l’existence.

Les différentes situations dans lesquelles il se retrouve plongé, toutes issues de ce monde quotidien et familier au visiteur, proposent de poser sur lui un œil neuf, extériorisé, comme étranger. De fait Alex pense et permet de penser la place que chacun peut y prendre, mais aussi comment il en vient à la prendre ; il permet d’interroger les contours finalement incertains d’une société donnée. Alex soulève autant de questions laissées sans réponse définitive : il donne à voir ce cheminement de et dans l’existence. En prenant le temps d’un « retour aux choses mêmes », il adopte, jusqu’à un certain point, la posture phénoménologique prônée par Husserl, basée sur l’observation de ce qui l’entoure, mais de leur écoute aussi. Alex part à la découverte des autres pour essayer de se penser lui-même et mêle pour ce faire autant d’approches concrètes et abstraites, métaphysiques et phénoménologiques, toutes empreintes du même sceau de la curiosité face au monde, aux autres et à soi.

L’idée de cette étrangéisation du quotidien n’est certes pas neuve ; d’Usbek à Candide, déjà Enkidu dans la mythologie sumérienne, incarnaient cette quête de l’homme dans le monde. Montesquieu, Voltaire, la pensée humaniste ou celle des Lumières, tentaient d’appréhender et de saisir une certaine essence de l’homme, analysée de l’extérieur, depuis ce promontoire sur lequel les plaçaient la distance prise pour observer les hommes. Si la démarche de Pauline Bastard répond à une préoccupation filée à travers les âges, elle présente pourtant un caractère inédit ici. Jamais l’art n’a convoqué, en un seul projet, autant de domaines de compétences pour appréhender « l’Homme », rarement la frontière a été si fine entre la vérité et la fiction, entre le virtuel et le réel. L’équilibre pourrait sembler précaire, mais il acquiert pourtant une force incroyable. Le banquier, la médium, le bouddhiste, Papy Camion, la love coach mais aussi la philosophe, l’anthropologue, l’avocat ou la psychanalyste… tous proposent une vision différente de l’homme. Or chacune ne trouve sa valeur qu’en étant associée aux autres. Pauline Bastard prend ici le contrepied du monde actuel en proposant de défaire un certain formatage de l’individu, trop souvent rangé dans une seule case. À l’immatérialité de l’expérience vécue par Alex durant ses six mois d’existence, elle redonne une forme doublement concrète : à la fois dans les traces qu’en présentent aujourd’hui les vidéos et par l’empreinte qu’il imprime dans l’esprit du spectateur. C’est d’ailleurs presque une fusion qui lui est proposée avec le personnage façonné sous ses yeux – aussi bien par les autres qu’il découvre que par les experts chargés de décider des modalités de son existence.

Par le projet qu’elle offre au visiteur, Pauline s’inscrit dans une histoire de l’art en pleine mutation et en bouleverse les codes. Ne se rattachant ni au cinéma, ni au documentaire, ni à l’art conceptuel, ni à quelque genre préexistant, elle présente une œuvre d’art totale qui envahit tout l’espace de l’ancienne sacristie en y installant vidéos et meubles qu’elle a fabriqués elle-même, en disposant ici et là des objets ayant appartenu à Alex. Ce faisant, elle place le spectateur lui-même au centre de l’œuvre. Invité à s’asseoir et même à s’allonger devant les vidéos qui rapportent l’existence du personnage, celui-ci déambule dans l’ancienne sacristie comme dans l’existence. Sur un grand écran la naissance, dans une étagère un peu plus cachée la psychanalyse : le dispositif tout entier fait du lieu lui-même Alex. L’ancienne sacristie retrouve par là, dans une version profane, sa fonction de préparation et de passage d’un monde à l’autre. Dans celui qu’il retrouve après avoir vécu l’expérience Alex, les intrications entre ses différentes composantes se font plus visibles. Au sortir du lieu, Alex existe vraiment dans l’esprit du spectateur qui a accepté de se prendre au jeu.

Tout est d’ailleurs fait pour qu’il l’accepte. Intégré au processus de création même, installé au cœur de l’agencement imaginé par l’artiste, le « regardeur », au sens duchampien du terme, prend avec  Alex  une ampleur considérable et toute nouvelle, tout en faisant d’Alex ce qu’il est. À la fois témoin et voyeur, il finit par prendre une part active dans l’élaboration de cet humain. L’art de Pauline devient l’art du spectateur, dans ce double sens qu’implique la formule : il est fait pour mais aussi par le spectateur.

Crédit photo : Mélanie Pottier.