Arts plastiques

PUBLIÉ LE 24.11.2015

« Une vertigineuse immersion »

Thor Oona Pignarre

Rarement un écran eut une telle profondeur insoupçonnée. Rarement une expérience sur, ou plutôt de l’humain, eut un retentissement aussi fort dans le réel et dans notre propre conscience. Avec Alex, Pauline Bastard s’est attachée à mener une réflexion à la fois artistique, anthropologique et sociologique sur l’identité personnelle, sur le mode d’une expérimentation quasi scientifique. La démarche, qui consiste à insérer dans la société contemporaine une personne, – dont l’identité, fruit de la réflexion collégiale d’une équipe de spécialistes, est créée de toutes pièces – fait songer à une construction théorique et artificielle qui serait introduite dans un milieu donné afin d’observer les interactions réciproques de l’objet et du milieu. Alex a ce pouvoir de catalyseur et de révélateur des fonctionnements ignorés de notre société actuelle et de la place qui y est faite à la construction du moi. En opérant comme un élément perturbateur, un « corps étranger », qui introduit de la déconnexion dans un réseau où tout est connecté, crée une faille dans le système, Alex met au défi la capacité d’intégration de celui-ci.

Forte de cette responsabilité éthique, l’exposition au collège des Bernardins se caractérise par un dispositif innovant, dont le spectateur est le centre. C’est en effet à lui qu’il revient de réaliser le montage de l’existence d’Alex, présentée sous forme de fragments éclatés en dix écrans. Cette rotation à 90° du sujet de l’expérience n’est pas sans évoquer un effet-miroir à plusieurs échelles : entre l’acteur François et la personne Alex, dans la scénographie même de l’exposition entre les vidéos projetées et les objets concrets d’Alex, dans les rencontres d’Alex avec les autres comme dans le rapport du projet au propre questionnement du spectateur – car  l’image que nous renvoie Alex, c’est notre propre reflet. Alex, en se cherchant lui-même, nous propose de vivre une expérience régénérante pour nous-mêmes, en attirant notre attention sur des « riens » de la vie, sur des phénomènes spontanés comme la création des liens sociaux, en nous montrant ce qu’il en serait si nous devenions conscients de notre existence à chaque instant. Le dispositif est d’autant plus cohérent qu’il est fragmentaire, et en nous poussant à réaliser la totalisation du disparate, il opère un recentrage sur le spectateur qui favorise son introspection. L’attraction qu’exerce sur nous la vidéo témoigne de la puissance des images, et en même temps, par la réflexion qu’elle entraîne, se joue de la passivité face à l’écran qui caractérise le mode d’être de l’homme contemporain.

Vertigineuse immersion donc, et ce d’autant plus que c’est notre réalité quotidienne qui se trouve creusée d’une faille : nous voyons Alex acheter un téléphone portable, participer à une réunion de « love coaching », errer autour de la gare Montparnasse, etc. Au-delà de la faille, et à travers tous les éléments témoins de son existence – à commencer par le tissu, véritable « texte » ici –, Alex ressortit à une poétique de la trace dans le cadre d’une enquête réalisable par tout un chacun et dont le point de départ consiste dans la mise en question des évidences. C’est de ce soupçon et de cette ambiguïté – d’abord celle du statut de l’image, ni film de fiction ni film documentaire – que naît la fécondité du projet, porteur d’une incroyable richesse humaine par la réflexion collective qui en est la base, par la disponibilité des personnes qu’Alex a rencontrées et par l’appel à l’introspection qui nous est adressé.

Démarche conceptuelle si humainement incarnée que l’on serait tenté de voir dans la personne Alex, non pas le masque de l’acteur – persona latine –, mais un révélateur, un point de contact entre soi et le monde, entre soi et les autres, qui nous relie à ce que nous avons oublié.

Photo : Mélanie Pottier.