Arts plastiques

PUBLIÉ LE 9.11.2015

Entretien Gaël Charbau & Pauline Bastard, exposition Alex

Gaël Charbau : Comment est né ton projet Alex ? Est-ce pour toi une sorte de suite donnée aux États de la Matière où tu documentais le démantèlement d’une maison dont tous les matériaux étaient dispersés dans la nature environnante ?

Pauline Bastard : Avec Alex, comme pour les États de la Matière, j’ai fait un projet pour vivre une expérience sans trop savoir où ça allait m’amener. Ça a commencé avec des doutes sur des choses qui semblent très évidentes, très solides. Pour les États de la Matière, il y avait en jeu une réflexion sur la permanence d’un bâtiment avec cette idée de défaire ce qui avait été construit. Pour Alex, je me suis mise à penser aux raisons qui déterminent la personne qu’on est. J’ai regardé les choses autour de moi de façon très distante, j’avais envie de travailler avec cette sensation. Mes projets utilisent l’invraisemblance que je peux ressentir face à la réalité, et cela donne des idées qui ressemblent à des fictions : faire disparaître une maison dans le paysage, inventer une personne et l’incruster dans la société. Je formule ces histoires, j’en parle et, petit à petit, j’entraine des moyens et des gens dans ces projets. Alors, inévitablement, quelque chose se met à exister au fur et à mesure, et comme pour tous les projets, les choses se rapprochent de plus en plus de la réalité.

 

GC : Pour cette nouvelle aventure, tu t’es d’abord entourée d’une équipe de spécialistes afin de réfléchir aux directions que tu allais donner au projet. Peux-tu m’expliquer quelle était la fonction de chacun, et comment se sont déroulées vos réunions ?

PB : Pour imaginer Alex et lui penser une existence, j’ai contacté un avocat, une psychanalyste, une anthropologue, une styliste, un interprète et une scénariste. Ils sont devenus une équipe. Ils ont tous été disponibles et enthousiastes à l’idée d’entreprendre ce projet. Chacun était curieux de voir comment on allait faire, quelles discussions ça allait créer et jusqu’où on pouvait aller. J’étais intéressée par le fait de connaître l’avis de professionnels sur le sujet et d’organiser une réunion. Je les ai invités à penser Alex depuis leur champ de connaissances, je voulais faire dialoguer les différentes approches théoriques de la notion de « personne », de quoi parlions-nous exactement : un corps, un sujet, un patient, une personne morale, un rôle… Alex s’est mis à exister entre ces différentes visions au moment où ils se sont tous rencontrés. Chacun a apporté son langage, ses idées et son expertise, créant une sorte de projection collective qui a constitué le début d’Alex. En plus d’apporter leurs savoirs, ils ont tous accepté de constituer le premier réseau de connaissances d’Alex, d’être ses proches.

 

GC : Comment as-tu décidé de la manière dont Alex allait exister physiquement? 

PB : J’ai rencontré plusieurs personnes qui m’ont proposé d’incarner Alex et nous avons organisé un casting. Je n’en avais jamais fait et la plupart des gens que j’ai rencontrés n’en avaient pas fait non plus. J’ai fait un petit bout du projet avec chaque candidat. Ce casting se passait sur une après-midi, on se rencontrait puis on cherchait ce qu’on pourrait faire comme action pour faire exister Alex : avec Philippe, j’ai abandonné un portefeuille dans un bar, avec Bastien nous avons acheté un blouson, avec Nicolas, nous avons oublié un livre sur un banc avec son numéro de téléphone à l’intérieur, Soufiane a acheté des fleurs pour une occasion spéciale, Victor a répondu à une interview de la télévision anglaise et avec François, nous avons commencé une inscription dans une salle de sport. À chaque fois, nous avons également eu une longue discussion sur ce que le projet leur demandait comme savoir-faire, comme disponibilité… Est-ce que ça pouvait être un travail comme un autre ? Quels seraient les horaires ? Est-ce qu’ils avaient une expérience dans le domaine ? Est-ce qu’ils sauraient réagir aux situations ? Est-ce qu’ils s’étaient déjà pris pour quelqu’un d’autre ?

Alex a commencé à exister dans ces conversations. J’ai vraiment pris goût à ces après-midi et j’ai posté une annonce sur Craigslist, je recherchais un figurant (je n’avais pas envie de rencontrer des gens trop professionnels). Cette annonce m’a permis de rencontrer des candidats qui voulaient être Alex, mais aussi de recruter d’autres personnes pour le projet. C’est comme ça que j’ai connu une partie de mon équipe : l’ingénieur du son, la costumière ou même l’anthropologue ont répondu à cette annonce.

 

GC : L’ensemble de ce procédé que tu mets en place avant d’entamer les tournages me fait penser à ce qui se pratique régulièrement dans l’écriture des séries. On retrouve souvent une équipe de professionnels aux profils très différents, qui sont réunis pour apporter de la crédibilité, de la véracité au scénario. As-tu construit ton équipe dans cette optique ou est-ce différent ?

PB: Oui c’est un peu ça, j’ai composé l’équipe en pensant aux « showrunners», je crois qu’il y a tout un fantasme autour de ces figures aujourd’hui. D’un autre côté, je trouve très intéressant qu’il y ait des gens qui soient des «spécialistes » de la question de la personne et que l’on consulte. Je voyais une analogie entre ces figures. Comme le « showrunner », la psy ou l’avocat sont un peu plus au fait que moi sur certains points concernant la façon dont se constitue une personne (chacun dans sa spécialité) mais ils ne savent pas tout non plus. Alex était une façon d’expérimenter les limites de ces domaines, à l’arrivée il y avait une grande part d’imprévu dans tout ce qui nous arrivait. Dans les séries, il y a aussi cette incertitude sur la suite du scénario, les acteurs ne sont pas forcément informés des multiples rebondissements auxquels leur personnage va être confronté, ils jouent sans savoir et leur destin dépend des idées des scénaristes, qui prennent des décisions autour d’une table. Je trouve ça drôle, c’est comme une image de la politique ou de la famille.

 

GC : Chaque semaine de la vie d’Alex a été précédée d’une réunion avec l’équipe ?

PB : Oui. Alex racontait ce qu’il avait vécu la semaine précédente et la réunion démarrait. C’était l’occasion pour les participants de poser des questions à Alex sur sa vie, sur les personnes qu’il avait rencontrées etc.

 

GC : Ils ne visualisaient pas les images tournées pendant la semaine ?

PB : Non, tout ce qu’ils apprenaient d’Alex leur était raconté directement par lui…

 

GC : C’est intéressant, car bien entendu le fait de raconter n’est pas du tout la même chose que découvrir des images… On peut imaginer que chaque membre de l’équipe a construit sa propre compréhension d’Alex et fixé ses propres images sur les « aventures » qu’il vivait.

PB: Oui, je m’intéresse beaucoup à l’oralité (je travaille sur une thèse à ce sujet). C’était important qu’il raconte, c’était là encore une façon de s’approprier ce qui s’était passé, de l’incarner devant les autres participants, chacun interprétait le récit selon son angle et proposait une suite. On faisait une expérience, plus qu’on ne tournait des vidéos, on n’a d’ailleurs pas beaucoup regardé ce qu’on filmait. Je ne voulais pas que le fait de tourner des vidéos influe trop sur le comportement des gens avec Alex.

 

GC : Ce que l’on voit dans l’exposition au Collège des Bernardins est extrêmement réduit par rapport à toutes les situations que vous avez vécues, aux dizaines d’heures de film qui ont été tournées…

PB : Cette partie qui n’est pas visible fait partie du projet. Les objets et les films qui sont là contiennent l’expérience que nous avons faite. Je trouve très bien qu’on ne puisse pas tout montrer, je préfère qu’on ne voit pas les limites, ça reste en suspens, c’est un projet sans fin. J’ai eu le même problème avec les États de la Matière, c’était très long aussi et j’avais tout filmé, j’ai encore une grande masse d’images qui n’ont jamais été montrées. Peut-être que ces parties immergées donnent de l’épaisseur à ce qui ressort du projet.

 

GC : Une bonne partie de la compréhension de ton travail repose sur la confiance que tu demandes au public, sa capacité à créer l’histoire avec toi, avec les éléments « éclatés » et non exhaustifs que tu réunis pour l’exposition…

PB : Alex s’est ouvert de plus en plus : je suis partie avec cette idée, puis j’ai trouvé l’interprète, il y a ensuite eu un premier cercle avec la réunion, puis on a rencontré beaucoup de gens au fur et à mesure du projet et maintenant le projet s’ouvre au public, qui va à son tour se l’approprier, l’interpréter. C’était très important de rencontrer beaucoup de monde, d’attraper les gens dans le projet. Le présenter au public, c’est encore une façon de partager les questions que posent Alex. Après, comme tout au long du projet, ça demande une certaine disponibilité chez les gens. Je me pose aussi la question de l’empathie. Alex a suscité beaucoup d’empathie pendant le projet et je veux aussi voir comment ça marche avec les vidéos et les objets, parce qu’on n’est pas vraiment face à un personnage de film, ni à une personne normale. Je me demande ce que ça va donner.

 

GC : As-tu une idée du nombre de personnes qu’il a rencontré ?

PB : Il a rencontré beaucoup de monde, peut-être 100-150 personnes. Ça va assez vite et il avait une appétence à aller vers les autres. Après, c’est comme pour tout le monde, parmi ces rencontres, il y a peut-être une trentaine de personnes avec qui il a eu une relation plus poussée et une quinzaine avec qui il a senti une réelle affinité.

 

GC : Ces personnes ont toutes une idée de qui il est, mais toujours de façon partielle. Est-ce qu’elles savaient toutes qu’il n’était pas tout-à fait… réel ?

PB : Oui, la plupart du temps, les gens étaient au courant, ça dépendait un peu du degré de la rencontre. Parfois, il n’y avait pas besoin d’en parler et à d’autres moments cette particularité était le centre de la conversation. Le fait qu’Alex soit un rôle n’a pas dérangé les gens. Ils étaient parfois confus vis-à-vis de lui, mais ça n’a rien empêché. Cela rendait même les gens peut-être plus attentifs à lui. Alex a rencontré beaucoup de gens bienveillants.

 

GC : Lors d’un cours collectif organisé par une « love coach » où tu emmènes Alex, il rencontre une fille (Corine) qui lui pose des questions personnelles… Il ne cherche pas à lui mentir, mais laisse flotter des moments où il ne peut rien répondre, puisque vous n’avez pas déterminé ces éléments passés de la vie d’Alex…

PB : Effectivement, ce « cours » public organisé par une love coach s’est déroulé pendant la première semaine. Nous nous y sommes inscrits parce qu’il proposait à un groupe de personnes d’échanger, notamment sur les relations amoureuses. Corine, assise par hasard à côté d’Alex, lui pose une question dictée au groupe par le coach ; il s’agissait de demander à son voisin : « La vraie raison pour laquelle tu es là ce soir, c’est… ? » Alex répond donc à Corine qu’il prend un nouveau départ avec un air mystérieux, elle lui demande alors s’il voit quelqu’un. Et il lui dit que, bien sûr, il voit une psy… et un avocat et un anthropologue et une costumière ! La fille trouve ça très drôle. Pendant cette soirée, c’est plutôt avec la love coach que les échanges ont été plus compliqués, Alex est un individu curieux, qui pose beaucoup de questions et cherche à comprendre son environnement. À l’inverse, la love coach est dans l’efficacité… elle a notamment écrit un livre qui s’intitule « Le prochain c’est le bon ». Alex lui a demandé : « Mais moi, comment je sais si je suis bon pour quelqu’un ou si quelqu’un est bon pour moi » ? Là, la coach a tenté de fouiller dans le passé d’Alex, c’était compliqué… On a compris que le fait qu’Alex n’ait pas de passé était un problème intéressant pour le projet. Ça créait chez les gens une méfiance, une inquiétude.

 

GC : Tu as ensuite réfléchi aux réponses à apporter concernant ce passé d’Alex ?

PB : On a envisagé plusieurs réponses. La première était « je ne préfère pas en parler »… qui contournait le problème. Au début, la scénariste a aussi tenté de lui créer un passé inventé, mais quand  il s’en servait, ça ne marchait pas très bien. La solution a donc été de se servir très vite du peu de choses qu’on avait vécues pour en faire des moments importants, imaginer une existence condensée.

 

GC : Tu es présente, en dehors du cadre, dans toutes les séquences des vidéos…

PB : Oui je suis toujours là, et j’ai fait aussi beaucoup de choses pour Alex, à sa place. Mon assistante ou moi gérions des questions administratives, répondions à des emails, en tant qu’Alex… Je pouvais, pour différents besoins, prendre son identité. Alex est unisexe, tout le monde peut l’utiliser.  Je tenais François – qui incarne physiquement Alex – au courant des choses qu’il devait savoir pendant les préparations. Il savait s’il avait répondu à une annonce, à un message etc. Pour François, ça créait des petits désordres. Parfois il se trompait dans les prénoms des gens, ou il ne se rappelait plus avoir fait ou vu une chose. C’était très  chouette aussi de créer une mémoire à plusieurs, si je lisais quelque chose qui me faisait penser à Alex, je l’envoyais à François et vice-versa.

 

GC : Quelle était ta position vis-à-vis d’Alex dans les différentes situations que vous avez mises en place ? Tu lui donnais des indications ?

PB : La plupart du temps j’étais complètement en retrait. Quand il était chez la psychologue par exemple, on partait pour une heure de discussion et je n’intervenais quasiment pas. Je pouvais l’interrompre parfois quand  il y avait vraiment un point important sur lequel je souhaitais revenir. Ce qui m’intéressait, c’était de laisser les choses se faire dans le contexte et le cadre que j’avais mis en place. En revanche, François avait vraiment besoin, entre les rencontres, que nous pensions ensemble quelles étaient ses positions, ses intentions en fonction de ce qu’on connaissait d’Alex, et de ce qui avait été pensé avec le groupe.

 

GC : Lui cherche qui il est, ce qu’il doit faire, mais en même temps, il appartient donc à un groupe qui décide ses comportements… François incarne Alex, mais n’en est pas le centre si je te comprends bien ?

PB : François est le physique d’Alex. C’est drôle de voir à quel point cela prend de l’importance aux yeux des gens: ils ont besoin de le voir « incarné ». Mais une grande partie de ce projet, toutes les préparations, toutes les discussions avec les gens que rencontre Alex, ne sont pas toutes faites par lui. Pour le cours de danse par exemple, c’est Caroline qui m’a assistée sur le projet et moi-même qui sommes allées faire leur connaissance, nous en avons ensuite parlé à l’équipe et à partir de là, on a décidé d’y inscrire Alex. Les gens que l’on a rencontrés étaient souvent au courant du projet et ils étaient très accueillants, contents de rencontrer Alex.

Bien sûr il y avait des confusions entre Alex et François, peut-être même pour François qui a continué à  m’envoyer des images ou des vidéos de lui une fois qu’on avait fini la partie « incarnée » du projet.

 

GC : On l’a évoqué brièvement, les nouvelles plateformes de mise en relation (Craigslist, Le Bon Coin etc.) ont été déterminantes pour la conception du projet. Peux-tu m’en dire un mot ?

PB : Je me sers de ces outils dans beaucoup de mes projets. D’ailleurs, Alex vient en partie de ça… Dans le projet plus ancien True Stories, je ramassais des objets abandonnés dans différentes villes. Ensuite je postais des annonces sur Craigslist proposant à ceux qui le souhaitaient d’écrire des histoires à partir des photos de ces objets. À Los Angeles, j’ai eu énormément de réponses, un scénariste, un écrivain, un détective privé… j’avais tellement de réponses, qu’il fallait que j’aille ramasser plus de choses. Je savais que ces plateformes allaient être utiles pour Alex, mais c’est aller au-delà de mes espérances, puisque j’ai recruté beaucoup de personnes qui ont participé au projet avec l’annonce pour le casting d’Alex. Cette annonce proposait de la figuration et j’ai discuté avec toutes les personnes qui y répondaient, pour en savoir plus sur eux.

Grâce à ce procédé, j’ai rencontré Chloé (anthropologue), Liv (costumière), Pablo (preneur de son)… Pour moi le fait qu’ils répondent à ce genre d’annonce voulait déjà dire qu’ils étaient prêts à vivre des choses, qu’ils étaient disponibles. Mon travail parle de ça : contacter des gens, passer du temps avec eux. J’ai rencontré l’avocat grâce au site Le Bon Coin, où il proposait des cours de Droit. Grâce au site onvasortir.com, qui organise des soirées chez des particuliers ou dans des lieux, on a trouvé l’occasion pour Alex de se mêler à des personnes qui souhaitaient en rencontrer d’autres. Une situation parfaite pour lui !

 

GC : Concernant les décisions, au  sein de l’équipe, comment as-tu organisé les
choses ? Y avait-il par exemple des choix à l’unanimité ?

PB : Non, chacun avait son domaine… Par exemple, l’avocat considérait que le moment où Alex allait vraiment exister correspondrait au moment où il sortirait de la préfecture, avec une identité administrative, alors que pour Chloé il fallait qu’il se crée une culture et vive son imaginaire. Les propositions étaient très complémentaires et on a tenté de tout faire…

 

GC : Mais Alex n’a pas eu de papiers d’identité ?

PB : Non, nous avons résolu cette impossibilité en créant une association qui lui est dédiée et qui lui donne une certaine existence légale.

 

GC : Est-ce que tu penses qu’il est possible de comprendre ton projet sans avoir lu au préalable les règles du jeu qui le construisent ?

PB : L’ensemble des éléments propose un parcours chronologique dans le projet. Je pense qu’on comprend  la progression dans ce que vit Alex. Pour ce qui est des règles, c’était aussi un prétexte. Elles ont été une façon d’entrer dans ce travail, ce n’est pas forcément ce que je veux transmettre. J’espère que les gens s’approprieront des morceaux de l’expérience.
Je pense qu’Alex pose des questions que tout le monde se pose un peu, il est un support pour les aborder. Je ne crois pas qu’il y ait besoin de saisir tout le fonctionnement. C’est une histoire qui se raconte, qui peut se déformer.

 

GC : Comment as-tu pensé les objets qui ponctuent l’espace de l’installation ?

PB : Pendant le projet, j’ai récupéré des éléments textiles (draps, vêtements) utilisés ou non par Alex, sur lesquels j’ai commencé à imprimer une sorte de mémoire de sa vie, des recherches iconographiques, des documents qui font écho au projet ou encore des éléments qui sont liés à ce que nous avons vécu concrètement. Ces éléments, je les ai imprimés comme une mémoire du projet qui apparaitrait sur le textile. Le tissu est l’élément le plus proche du corps, le premier contact avec l’extérieur. Ça m’intéressait d’envahir l’espace avec ces matériaux. Des  banquettes, des coussins, des chaussures, un blouson… À un moment du projet, je me suis mise à suivre et à filmer tous les garçons que je rencontrais dans Paris avec un jean bleu et un blouson en cuir. Tous les Alex en quelque sorte… Au moment de l’exposition, Alex se perd dans la population où il redevient anonyme…

 

GC : Un moment où tu le dissous parmi les autres ?

PB : En quelque sorte. Le casting a cherché Alex, François a incarné Alex, je fais ensuite revenir les autres Alex dans une vidéo (ceux qui avaient candidaté pour tenir le rôle)…

 

GC : François est une sorte de « vecteur d’Alex »… pourquoi avoir choisi ce prénom ?

PB : À l’origine, je ne savais pas si c’était un garçon ou une fille… les premiers dossiers que j’ai écrit ne mentionnaient pas son sexe, je n’en savais rien. C’est aussi international, Alex, on ne sait pas forcément d’où il vient et c’est comme un diminutif, un peu familier.

 

GC : Alex est un projet apparemment sans fin… pourtant il te faut bien le circonscrire dans le temps et l’espace ?

PB : Alex est dans un présent continu, il remet en question nos actions déterminées. Pour moi, Alex c’est aussi une sorte de libération dans mon propre travail. J’ai pensé ce personnage à un moment où j’avais envie de vivre une histoire, mais aussi de produire des choses très librement. J’ai commencé ce projet en étant complètement  ouverte sur les formes, sur ce que j’en conserverais. C’est très libérateur, très agréable. C’est imprévisible même si c’est le résultat d’un protocole. J’ai eu beaucoup de plaisir à voir aussi tout ce que les gens ont donné à ce projet. Ça ne me donne pas du tout envie de terminer ce projet. Et puis il y a plein de fins possibles, je ne sais pas encore ce qu’il va devenir…